dimanche, juillet 16, 2006

Quels savoirs au XXI ème siècle ?

Bigre ! Rien que ça ?....La question est ambitieuse...
Mais je viens de tomber sur le numéro du Monde de l'Education de cet été: "Penser les savoirs du XXIe siècle".
Un numéro absolument remarquable...
On y aborde en premier lieu les crises de l'école et quelques remèdes (partie I), puis les nouveaux savoirs (les "nouvelles humanités" partie II) et enfin les méthodes d'enseignement ("Apprendre autrement" partie III).
J'ai donc décidé de consacrer 3 billets sur ces thèmes. Il s'agit de donner quelques extraits, de les commenter et de vous permettre d'approfondir certains points.

Le billet d'aujourd'hui est donc consacré aux crises que traversent l'école.


Quel l'horizon ?

"l'égalité d'éducation n'est pas une utopie, c'est un principe (...)
En droit (cette égalité d'éducation) est incontestable et en pratique cette utopie apparente est dans l'odre des choses possibles (...)
L'inégalité d'éducation est un des résultats les plus criants et les plus fâcheux, au point de vue social, du hasard de la naissance. Avec l'inégalité d'éducation, je vous d'avoir jamais l'égalité des droits, non l'égalité théorique mais l'égalité réelle, et l'égalité des droits est pourtant le fond même et l'essence de la démocratie" Jules Ferry, discours du 10 avril 1870


"L'individu anonyme, sans ancêtres, sans tradition, sans milieu, sans lien d'aucune sorte, voilà l'homme de la fausse démocratie, celui qui vote et dont la voix compte pour un, qu'il s'appelle Thiers, Gambetta, Taine, Pasteur, ou qu'il s'appelle Vacher. L'individu finira par rester seul avec son moi, à la place de tous les "esprits collectifs", à la place de tous les milieux professionnels qui avaient, à travers le temps, crée des liens de solidarité et maintenu des traditions d'honneur commun. Ce sera le triomphe de l'individualisme atomiste, c'est-à-dire de la force, du nombre et de la ruse." Alfred Fouillée (1838-1912), la démocratie politique et sociale en France, 1910 (époux de l'auteure du Tour de France par deux enfants)


on retrouve les enjeux de la transmission de savoirs dans une démocratie: Ferry est dans une perspective tocquevillienne. Il devine le mouvement de long terme que Tocqueville nomma le "processus d'égalisation des conditions": une société à forte mobilité sociale, composée de couches moyennes, qui connaît certes des inégalités, mais elles ne sont plus immuables (Tocqueville l'oppose à la société aristocratique). Il s'agit de poursuivre le processus de la Révolution Française qui avait aboli les privilèges: rendre le savoir accessible à tous favorise une vraie démocratie, un vouloir-vivre ensemble nouveau. "je vous défie de faire jamais de ceux qui ont reçu l'éducation et de ceux qui le l'ont point reçue une nation égalitaire, animée de cet esprit d'ensemble et de cette confraternité d'idées qui font la force des vraies démocraties si, entre ces deux classes, il n'y a pas eu le premier rapprochement, la première fusion qui résulte du mélange des riches et des pauvres sur les bancs de quelque école"
Jules Ferry, op.cit.

L'autre optique est celle de critiquer cette vision égalitariste. Face à cette période charnière que constitue la troisième République (les anciennes relations sociales sont en crise, les nouvelles formes de solidarité ne se sont pas encore imposées...), certains mettent en lumière la dégradation du lien social. Il est vrai qu'à l'époque, les tensions étaient nombreuses:
- sociales (cf Marx, le rapport Villermé...),
- politiques (Quel régime politique choisir? l'épisode de la Commune, du Boulangisme, l'Affaire Dreyfus...),
- économiques (nombreuses crises à partir de la deuxième moitié du XIX où le capitalisme n'est pas encore régulé)
- et culturelles (l'apparition de nouveaux courants artistiques remettant en cause les formes d'expression "classiques", la place du religieux dans la société, la colonisation...).

Tout ceci donnait bien évidemment des arguments aux partisans du "ca va mal finir":
- parce que l'individualisme conduira à l'égoisme et au repli sur soi (critique sociologisante)

- parce que le capitalisme conduira à l'exploitation de l'homme par l'homme (critique marxisante). Je ne peux résister au plaisir de citer ce très beau passage du Manifeste du parti communiste de K.Marx:
"Partout où elle (la bourgeoisie) a conquis le pouvoir, elle a détruit les relations féodales, patriarca­les et idylliques. Tous les liens variés qui unissent l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du «paiement ait comptant». Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a suppri­mé la dignité de l'individu devenu simple valeur d'échange; aux innombrables libertés dûment garanties et si chèrement conquises, elle a substitué l'unique et impitoyable liberté de commerce. En un mot, à l'exploitation que masquaient les illusions religieu­ses et politiques, elle a substitué une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale."

- parce que l'égalité, l'accès au savoir de tous conduira à l'uniformité, au nivellement par le bas, à l'égalitarisme. C'est la critique aristocratique qui vise à sauvegarder l'élite, seule capable de diriger la société. Au peuple l'instruction populaire, aux élites les humanités...

Je suis frappé de retrouver des accents Tocquevillien chez Jules Ferry. Je voudrais également nuancer cette présentation qui risque de dériver vers la querelle entre "les Anciens" et les "Modernes", ce qui serait trop caricatural à mon sens. En effet, l'école de Jules Ferry est un mythe (Républicain) comme l'a bien montré François Dubet:

"l’Ecole Républicaine, l’école du peuple, c’était d’abord l’école élémentaire. La jeunesse bourgeoise était éduquée dans des lycées publics ou privés dominés par les humanités classiques. Dans ce système, la naissance ne déterminait pas seulement la carrière scolaire, elle fixait l’entrée dans telle ou telle filière, indépendamment des performances des élèves. Un système scolaire reposant sur un principe de séparation sociale des publics apparaissait cependant comme une école juste.

En effet, du point de vue des acteurs, c’étaient leurs conditions sociales et économiques plus que leurs performances scolaires qui déterminent leur accès à tel ou tel système de formation. C’était plus la naissance que les capacités, plus les injustices sociales que l’école elle-même qui fixaient l’entrée dans telle ou telle formation. Les inégalités scolaires étaient d’abord des inégalités sociales, et c’est ainsi que cette école fortement ségrégative a pu incarner un principe de justice dans une société inégalitaire. La seconde raison de croire en la justice scolaire tenait au principe de l’ « élitisme » républicain. Le développement de la scolarisation devait promouvoir les talents exceptionnels. Il se constituait une population de boursiers donnant leur essor aux collèges, et surtout aux écoles primaires supérieurs destinées à former les « sous-officiers » de la Nation. Les « officiers », enfants d’officiers eux-mêmes, passaient par les filières bourgeoises. Parce que cette école était capable de reconnaître les mérites exceptionnels, sans viser pour autant l’égalité des chances, elle apparaissait juste : elle n’intervenait dans les destins sociaux que de façon positive en arrachant quelques enfants du peuple à leur sort.

Source : François Dubet, une société fragmentée ? La découverte, 1996


Pour conclure (très provisoirement) sur cette thématique, je voudrais revenir au Monde de l'éducation et aux propos très éclairants de Jacques Rancière. Il montre que derrière la critique "Républicaine" de l'école égalitaire et de l'individualisme se cache un sentiment anti-démocratique (on se plaint des moeurs des élèves, des jeunes, de leur consumérisme, de leur individualisme post-moderne...).
On retrouve cela à gauche et à droite, chez des intellectuels renommés (cf JC Milner de l'école en 1984, parfois chez R. Debray) ou des journalistes polémiques (un exemple parmi tant d'autres: Thierry Desjardins), et même chez des collègues enseignants (qui publie des livres chaque rentrée pour montrer l'inanité des méthodes et savoirs enseignés, la baisse de niveau cf mon billet de juin 2006 là-dessus...).
Jacques Rancière postule que la capacité à apprendre prime sur tout:

« Un maître « ignorant » est un maître qui sépare son autorité de maître de l'autorité du savant. Quand on confond ces positions, on fait de l'école une grande métaphore de la société, en identifiant le pouvoir à l'autorité de ceux qui savent. Un « maître ignorant » n'est pas un maître qui ignore ce dont il parle. C'est un maître qui décide d'ignorer la logique inégalitaire selon laquelle le maître fait passer son savoir dans la tête de l'élève. C'est l'élève qui s'apprend en écoutant le maître. Il faut donc partir non de ce qu'il ignore mais de ce qu'il sait, partir du présupposé de sa capacité et non de son incapacité (...)
Je ne pense pas que l'on facilite l'accès de tous à la culture en remplacant une culture savante élitiste par une culture populaire. S'émanciper, c'est avoir accès à toute la culture. La culture d'élite ne garantit pas plus la liberté que la culture populaire la promotion de l'égalité. Se cultiver, c'est sortir de sa culture propre. Le problème n'est pas de donner accès à la "culture générale", mais de susciter la capacité de n'importe qui de s'intéresser à n'importe quoi. L'essentiel de la culture résulte de ce qu'il s'est approprié par lui-même. »


Suite…

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