jeudi, juillet 06, 2006

Le travail, quels sens ?

Voici des textes très variés pour réfléchir au(x) sens que l'on peut donner au travail. On voit que cette activité possède une pluralité de significations sociales, qu'elle a connu de nombreux changements et évolutions au fil des siècles. Et vous, pourquoi travaillez-vous ?

Doc.1 : Travailler est issu (1080) d’un latin populaire « tripaliare », littéralement « tourmenter, torturer avec le trepalium, du bas latin trepalium, nom d’un instrument de torture. En ancien français et toujours dans l’usage classique, travailler signifie « faire souffrir » physiquement ou moralement et se travailler « se tourmenter » (XIIIe siècle).
Dictionnaire historique de la langue française, 1992

Doc.2 : Dieu dit à la femme : Je ferai qu’enceinte, tu sois dans de grandes souffrances, c’est péniblement que tu enfanteras des fils. Tu seras avide de ton homme et lui te dominera »

Il dit à Adam : « parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais formellement prescrit de ne pas manger, le sol sera maudit à cause de toi. C’est dans la peine que tu t’en nourrira tous les jours de ta vie, il fera germer pour toi l’épine et le chardon et tu mangeras l’herbe des champs. A la sueur de ton visage tu mangeras du pain jusqu’à ce que tu retournes au sol car c’est de lui que tu as été pris.

Genèse III, 17-19, traduction œcuménique de la Bible, éditions du Cerf, 1988

Doc.3 : le laboureur et ses enfants Jean de la Fontaine 1621-1695

Travaillez, prenez de la peine
C’est le fond qui manque le moins.
Un riche laboureur, sentant la mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.

Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’oût.
Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.
Le père mort, les fils vous retournent le champ
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.
D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor.


Doc.4 : une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes ont sacro-sanctifié le travail Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, 1880


Doc.5 : le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. En même temps qu’il agit sur la nature et la modifie, il modifie sa propre nature et développe les facultés qui y sommeillent (…)

Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur.

Karl Marx, Le Capital, 1867


Serge Gainsbourg, 1958


J'suis l'poinçonneur des Lilas
Le gars qu'on croise et qu'on n' regarde pas
Y a pas d'soleil sous la terre
Drôle de croisière
Pour tuer l'ennui j'ai dans ma veste
Les extraits du Reader Digest
Et dans c'bouquin y a écrit
Que des gars s'la coulent douce à Miami
Pendant c'temps que je fais l'zouave
Au fond d'la cave
Paraît qu'y a pas d'sot métier
Moi j'fais des trous dans des billets

J'fais des trous, des p'tits trous, encor des p'tits trous
Des p'tits trous, des p'tits trous, toujours des p'tits trous
Des trous d'seconde classe

Des trous d'première classe
J'fais des trous, des p'tits trous, encor des p'tits trous
Des p'tits trous, des p'tits trous, toujours des p'tits trous
Des petits trous, des petits trous

Des petits trous, des petits trous

J'suis l'poinçonneur des Lilas
Pour Invalides changer à Opéra
Je vis au cœur d'la planète
J'ai dans la tête
Un carnaval de confettis
J'en amène jusque dans mon lit
Et sous mon ciel de faïence
Je n'vois briller que les correspondances
Parfois je rêve je divague
Je vois des vagues
Et dans la brume au bout du quai
J'vois un bateau qui vient m'chercher

Pour m'sortir de ce trou où je fais des trous
Des p'tits trous, des p'tits trous, toujours des p'tits trous
Mais l'bateau se taille
Et j'vois qu'je déraille
Et je reste dans mon trou à faire des p'tits trous
Des p'tits trous, des p'tits trous, toujours des p'tits trous […]

Y a d'quoi d'venir dingue
De quoi prendre un flingue
S'faire un trou, un p'tit trou, un dernier p'tit trou
Un p'tit trou, un p'tit trou, un dernier p'tit trou

Et on m'mettra dans un grand trou
Où j'n'entendrai plus parler d'trou plus jamais d'trou
De petits trous de petits trous de petits trous

Paul Marinier, 1900


Je suis biaiseuse chez Paquin
Pour mon métier j'ai le béguin
Les veillées c'est tout mon bonheur
J'suis pas pour la journée d'huit heures
Et le travail de nuit me fait pas peur
Avec ardeur avec entrain
Je biaise du soir au matin
Quand mes parents m'voient pas rentrer
Y disent y'a pas à s'inquiéter
Elle est encore en train d'biaiser

Dans les grandes maisons d'couture
Y'en a qui sont trottins
Y'a des vendeuses et par nature
Y'en a qui sont mannequins
Y'en a qui font des corsages
D'autres qui font des surjets
Moi Mesdames Messieurs mon ouvrage
C'est d'faire des robes en biais
Pour bien biaiser une robe ma fois
Y'en a pas deux, pas deux comme moi

Je vais m'établir bien vite
Me marier quel bonheur
Avec un garçon plein d'mérite

Qu'y est ouvrier plisseur
Pour nous installer à l'aise
Comme n'avons pas l'sou
Je biais'rai d'abord sur un' chaise
Et lui pliss'ra tout d'bout
L'essentiel c'est qu'y ait pas d'retard
Qu'on dise pas que j'biaise en canard

Je suis biaiseuse chez Paquin
Pour mon métier j'ai le béguin
C'est ça qui s'ra gentil ma foi
On f'ra tout l'ouvrage chez soi
En s'entraidant comme chacun le doit
Avec ardeur avec entrain
On se partagera le turbin
Afin de n'pas nous esquinter
Lorsque j'aurai fini d'biaiser
C'est lui qui s'mett'ra à plisser.

Pierre Bachelet, 1982

Au nord, c'étaient les corons
La terre c'était le charbon
Le ciel c'était l'horizon
Les hommes des mineurs de fond

Nos fenêtres donnaient sur des f'nêtres semblables
Et la pluie mouillait mon cartable
Et mon père en rentrant avait les yeux si bleus

Que je croyais voir le ciel bleu
J'apprenais mes leçons, la joue contre son bras
Je crois qu'il était fier de moi
Il était généreux comme ceux du pays
Et je lui dois ce que je suis

Et c'était mon enfance, et elle était heureuse
Dans la buée des lessiveuses
Et j'avais des terrils à défaut de montagnes
D'en haut je voyais la campagne
Mon père était "gueule noire" comme l'étaient ses parents
Ma mère avait les cheveux blancs
Ils étaient de la fosse, comme on est d'un pays
Grâce à eux je sais qui je suis

Y avait à la mairie le jour de la kermesse
Une photo de Jean Jaurès
Et chaque verre de vin était un diamant rose
Posé sur fond de silicose
Ils parlaient de 36 et des coups de grisou
Des accidents du fond du trou
Ils aimaient leur métier comme on aime un pays
C'est avec eux que j'ai compris

Eddy Mitchell, 1978

Il écrase sa cigarette
Puis repousse le cendrier
Se dirige vers les toilettes
La démarche mal assurée
Il revient régler ses bières
Le sandwich et son café.

Il ne rentre pas ce soir.

Le grand chef du personnel
L'a convoqué à midi :
J'ai une mauvaise nouvelle.
Vous finissez vendredi.
Une multinationale
S'est offert notre société
Vous êtes dépassé
Et du fait vous êtes remercié
Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir
Il ne rentre pas ce soir
Il s'en va de bar en bar
Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir
Il ne rentre pas ce soir.

Il se décide à traîner
Car il a peur d'annoncer
A sa femme et son banquier
La sinistre vérité.
Etre chômeur à son âge,
C'est pire qu'un mari trompé.
Il ne rentre pas ce soir.

Fini le golf et le bridge
Les vacances à St Tropez
L'éducation des enfants
Dans la grande école privée
I1 pleure sur lui, se prend
Pour un travailleur immigré
Il se sent dépassé

Et du fait il est remercié.
I1 n'a plus d'espoir, plus d'espoir
I1 ne rentre pas ce soir
Il s'en va de bar en bar
Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir
Il ne rentre pas ce soir.

Du XIX au milieu du XXe siècle

« Nous dont la lampe, le matin / Au clairon du coq se rallume / Nous tous qu’un salaire incertain / Ramène avant l’aube à l’enclume / Nous qui des bras, des pieds, des mains / De tout le corps luttons sans cesse / Sans abriter nos lendemains contre le froid et la vieillesse (…) / Quel fruit tirons-nous des labeurs / Qui courbent nos maigres échines ? / Où vont les flots de nos sueurs ? / Nous ne sommes que des machines » Le chant des ouvriers, 1846

« Debout, les damnés de la terre / Debout les forçats de la faim ! / La raison tonne en son cratère / C’est l ‘éruption de la fin / Du passé faisons table rase / Foule esclave, debout ! debout ! / Le monde va changer de base / Nous sommes rien, soyons tout » Eugène Pottier, L’Internationale, 1871

« ouvrier, la faim te tord les entrailles / Et fait le regard creux / Toi qui, sans repos ni trêve, travailles / Pour le ventre des heureux / Ta femme s’échine, et tes enfants maigres / Sont des vieillards à douze ans / Ton sort est plus dur que celui des nègres / Sous les fouets abrutissants » Ouvrier prends ta machine, 1874

Je suis biaiseuse chez Paquin / Pour mon métier j'ai le béguin / Les veillées c'est tout mon bonheur /J'suis pas pour la journée d'huit heures /Et le travail de nuit me fait pas peur / Avec ardeur avec entrain /Je biaise du soir au matin /Quand mes parents m'voient pas rentrer / Y disent y'a pas à s'inquiéter / Elle est encore en train d'biaiser (…)
Je vais m'établir bien vite / Me marier quel bonheur / Avec un garçon plein d'mérite / Qu'y est ouvrier plisseur / Pour nous installer à l'aise / Comme n'avons pas l'sou / Je biais'rai d'abord sur un' chaise / Et lui pliss'ra tout d'bout / L'essentiel c'est qu'y ait pas d'retard / Qu'on dise pas que j'biaise en canard »
Paul Marinier, 1900

« Nos huit heures, c’est s’employer / à restreindre nos servitudes ; / C’est trouver à notre foyer / le temps de fécondes études ; / Nos huit heures, c’est le loisir / De penser à ce que nous sommes ; C’est affirmer et ressaisir / Ainsi notre dignité d’hommes » Léon Drouin de Bercy, la chanson des huit heures, 1905

deuxième moitié du XXe siècle


« J'suis l'poinçonneur des Lilas / Le gars qu'on croise et qu'on n' regarde pas / Y a pas d'soleil sous la terre / Drôle de croisière / Pour tuer l'ennui j'ai dans ma veste / Les extraits du Reader Digest / Et dans c'bouquin y a écrit /Que des gars s'la coulent douce à Miami / Pendant c'temps que je fais l'zouave / Au fond d'la cave / Paraît qu'y a pas d'sot métier / Moi j'fais des trous dans des billets
J'fais des trous, des p'tits trous, encor des p'tits trous / Des p'tits trous, des p'tits trous, toujours des p'tits trous
Des trous d'seconde classe / Des trous d'première classe (…)
Y a d'quoi d'venir dingue / De quoi prendre un flingue / S'faire un trou, un p'tit trou, un dernier p'tit trou / Un p'tit trou, un p'tit trou, un dernier p'tit trou / Et on m'mettra dans un grand trou / Où j'n'entendrai plus parler d'trou plus jamais d'trou
De petits trous de petits trous de petits trous »
Serge Gainsbourg, Le poinconneur des Lilas 1958

« Dire qu’il y a des gens en pagaille / Qui courent sans cesse après le travail / Moi le travail me court après / Il n’est pas près de me rattraper » Henri Salvador, Le travail c’est la santé, 1965

« les journaux sont imprimés / les ouvriers sont déprimés / les gens se lèvent, ils sont brimés » Jacques Dutronc, Il est 5 heures, Paris s’éveille, 1968

« Tu ne connais pas, mais t’imagines / C’est vraiment magnifique une usine / C’est plein de couleurs et plein de cris / C’est plein d’étincelles surtout la nuit / C’est vraiment dommage que les artistes / Qui font le spectacle soient si tristes / Autrefois y avait des rigolos / Ils ont fini dans un lingot » Bernard Lavilliers, Fesnch Vallée 1976

« J’ai pas envie d’faire comme tout le monde / Mais faut bien que j’paye mon loyer… / J’travaille à l’Underground Café / J’suis rien qu’une serveuse automate / ça m’laisse tout mon temps pour rêver / Même quand j’tiens plus d’bout sur mes pattes / J’suis toujours prête à m’envoler » Luc Plamondon, Starmania, 1978

Il écrase sa cigarette /Puis repousse le cendrier /Se dirige vers les toilettes /La démarche mal assurée /Il revient régler ses bières /Le sandwich et son café. /Il ne rentre pas ce soir.

Le grand chef du personnel /L'a convoqué à midi : /J'ai une mauvaise nouvelle. /Vous finissez vendredi. /Une multinationale /S'est offert notre société /Vous êtes dépassé /Et du fait vous êtes remercié /Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir /Il ne rentre pas ce soir /Il s'en va de bar en bar
Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir /Il ne rentre pas ce soir. /Il se décide à traîner /Car il a peur d'annoncer /A sa femme et son banquier /La sinistre vérité. /Etre chômeur à son âge, /C'est pire qu'un mari trompé. /Il ne rentre pas ce soir.

Fini le golf et le bridge /Les vacances à St Tropez /L'éducation des enfants /Dans la grande école privée /I1 pleure sur lui, se prend /Pour un travailleur immigré /Il se sent dépassé /Et du fait il est remercié. /I1 n'a plus d'espoir, plus d'espoir /I1 ne rentre pas ce soir Eddy Mitchell, Il ne rentre pas ce soir, 1978

« Tu bosses toute ta vie pour payer ta pierre tombale / Tu masques ton visage en lisant ton journal / Tu marches tel un robot dans les couloirs du métro / Les gens ne te touchent pas , il faut faire le premier pas » Trust, Antisocial, 1980

« Au nord, c'étaient les corons / La terre c'était le charbon / Le ciel c'était l'horizon / Les hommes des mineurs de fond (….)
Mon père était "gueule noire" comme l'étaient ses parents / Ma mère avait les cheveux blancs / Ils étaient de la fosse, comme on est d'un pays / Grâce à eux je sais qui je suis
Y avait à la mairie le jour de la kermesse / Une photo de Jean Jaurès / Et chaque verre de vin était un diamant rose / Posé sur fond de silicose / Ils parlaient de 36 et des coups de grisou / Des accidents du fond du trou / Ils aimaient leur métier comme on aime un pays / C'est avec eux que j'ai compris »
Pierre Bachelet, Les Corons 1982

« J’peux plus exister là / J’peux plus habiter là / Je sers plus à rien – moi / Y’a plus rien à faire / j’voudrais travailler encore – travailler encore / Forger l’acier rouge avec mes mains d’or / Travailler encore – travailler encore / Acier rouge et mains d’pr »

Bernard Lavilliers, Les Mains d’or, 2001




Suite…

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